C'est avec une grande émotion que pendant les vacances de Pâques, en rangeant le grenier de l’école, j’ai découvert dans un paquet mal ficelé, posé sur une poutre, de vieux registres manuscrits qui dataient de la création de l’école communale. Contre toute attente, ils étaient encore parfaitement lisibles, admirablement calligraphiés à la plume, et les souris ou autres araignées ne les avaient pas trop attaqués (ce qui prouve combien le bâtiment est sain et bien ventilé, et combien les anciens savaient construire de façon durable…).
Création de l'école en 1857
Le plus vieux registre date de 1857, on peut supposer que cela correspond à la création de l’école. Il nous apprend que le premier instituteur de l’époque s’appelait Jean-Baptiste Clavié. Sa première liste d’élèves comportait vingt enfants inscrits. Elle a été biffée d’un trait rageur par l’Inspecteur de l’Instruction Publique qui indique dans la marge "A refaire", car les élèves "gratuits" devaient figurer à part, et il y en avait treize sur vingt !
L’école était payante, et la seule fonction du registre de présences consistait à relever si les parents avaient payé leur dû, la date de naissance des enfants et leurs absences n’y figuraient même pas. Vous pourrez voir ci-contre la liste des élèves "gratuits", dressée par le Maire (Baris) et le curé (Rebitté).
Les années suivantes, on trouve mentionnés la maison d’habitation des élèves, le décompte des traitements de l’instituteur (contribution des parents, de la commune, du département et de l’état) , le nombre d’habitants de la commune, des élèves scolarisés et non-scolarisés. A titre d’exemple, en 1864, on recensait à Arue 808 habitants, avec 163 enfants de 3 à 13 ans dont seulement 20 scolarisés !
1882 : l'école devient gratuite
Cette faible proportion va perdurer jusqu’en 1882, date des nouvelles lois scolaires qu’on doit à Jules Ferry et qui rendaient l’école gratuite et obligatoire. Les registres abandonnent alors toute référence de paiement, et mentionnent comme de nos jours les absences des élèves, afin de vérifier leur assiduité, laquelle était fort irrégulière. Ainsi, durant l’année scolaire 1888-1889 : 18 élèves ont fréquenté l’école au mois d’Octobre (vendanges ?), contre 28 au mois de mai…
Nous revoici à l'école en 1900, avec Monsieur Jean Maubaret, instituteur originaire de Lencouacq. Quant aux élèves, une quarantaine, nous reconnaissons des noms de famille encore connus dans la commune : Escoubet, Lamoulie, Gleyze, Tastet, Labarbe, Minor, Descat, Jaymes, Gourgues, Labat, Baris, Castède...
Absentéisme et appréciations
L'absentéisme ne s'est pas amélioré. Tous les parents, sur 300 inscrits jusqu'en 1945 étaient uniformément "cultivateurs", si l'on excepte une dizaine de professions atypiques : un tailleur, un scieur, un berger, un domestique, un charbonnier, un tisserand, un meunier, un aubergiste, deux cantonniers-garde-barrière, et en 1939 deux ouvriers d'usine (papetiers)…
Lorsqu'ils sortaient de l'école, à douze ans, les élèves n'avaient d'autre alternative que d'aider leurs parents à la ferme, le commentaire de sortie étant "Travaille la terre avec ses parents", à une ou deux exceptions près. Ce qui montre une grande homogénéité sociologique. Certaines filles, bonnes élèves, ont été retirées de l'école à onze ans pour aider leur mère malade ou s'occuper des petits frères et sœurs.
Les appréciations: Le livret scolaire n'existait pas encore, mais les élèves se voyaient gratifiés à la sortie d'une appréciation qu'on jugerait aujourd'hui peu objective et inacceptable… Si beaucoup commençaient par "Bonne conduite", on trouvait quelquefois un "élève presque idiot" qui laisse quelques doutes sur la formation pédagogique des enseignants...
Le 20e siècle
On peut retrouver indirectement dans les registres les grands traumatismes de l'histoire de France du 20e siècle :
1902
La pauvreté n'empêchait pas une esprit de solidarité avec le reste du monde, un reçu atteste la participation à la souscription nationale en faveur des sinistrés de la Martinique (éruption de la Montagne Pelée). Les élèves et le maître d'Arue avaient collecté six francs versés à l'Agent des Finances.
La Première guerre mondiale
Beaucoup de jeunes hommes ayant été tués, les naissances se sont raréfiées, on constate une baisse des effectifs (21 élèves en 1926). C'est de cette époque que date la féminisation du corps enseignant. Monsieur Albespeyres marque la fin de la lignée d'instituteurs d'Arue, il est remplacé en 1923 par Melle Larrouder, et il n'y aura plus que des institutrices jusqu'en 1945. Bizarrement, le souci de calligraphie semble avoir disparu à cette époque. N'aurait-on pas cru les femmes plus appliquées que les hommes? Eh bien non, elles semblent plus pressées !
La deuxième guerre mondiale
En octobre 1939, quatre élèves réfugiés alsaciens ont été inscrits, jusqu'au 15 Juin 1940, où on lit la mention "rentré en Alsace". La dernière inscription d'élève faite par Melle Andrieu (institutrice d'Arue depuis 1928) est datée du 3 octobre 1941. J'ai su par Mme Annette Béziat, qui l'aimait beaucoup, qu'elle a été arrêtée par les Allemands...
On a de la peine à le croire, mais les vieux registres, ça parle! Si les suivants sont moins dramatiques, je ne vous en dirai rien, car ils n'appartiennent pas encore à l'histoire… Peut-être pourrez-vous lire dans cinquante ans les commentaires de mes successeurs, il y aura alors prescription !
C.P.
